La carotte et l’âne 30 mai 2012

Madame Monica De Coninck, Ministre de l’Emploi, mène une réforme des allocations de chômage, visant à en accroître la dégressivité.

« J’ai beaucoup d’expérience des politiques sociales. Il faut une carotte, mais aussi un bâton » dit-elle avec une assurance qui ne laisse aucune place au doute, dans le journal Le Soir du mardi 29 mai, où elle défend sa réforme régressiste.

Chère Madame, les personnes au chômage ne sont ni des lapins, ni des ânes. Ce sont des … comment vous dire pour que vous compreniez … des personnes et des citoyens. Ils naissent, vivent et meurent, fondent une famille le cas échéant, ils paient les études de leurs gosses, leurs soins de santé, leurs impôts, leurs cotisations sociales, et même … ils votent ! Dingue, non ?

Vous nous jouez la petite musique « des gens qui se lèvent tôt » et du différentiel entre une  allocation de chômage et un revenu du travail. Comme Ministre de l’emploi, vous savez très bien qu’il y a deux moyens d’accroître ce différentiel : en diminuant l’allocation de chômage, votre choix, ou en augmentant le salaire minimum. Cette petite musique, dont on voit bien l’usage que vous faites – susciter l’adhésion de ceux qui « se lèvent tôt », de la manière la plus malsaine qui soit, en titillant le ressentiment, la frustration, la peur et finalement la rupture de solidarité – cette petite musique sonne faux.

Les seules disparités régionales et sous-régionales en matière de taux de chômage montrent de façon incontestable que la question d’un emploi pour tous ne relève pas principalement de « l’empowerment » des travailleurs, sauf à considérer je ne sais quelle facteur génétique propre à tel bassin économique. Certains se sont risqués à ce genre d’allusions : la poubelle de l’histoire les compostera, avec vos carottes et les restes de l’âne que nous aurons mangé lors d’un joyeux festin !

Elle sonne faux pour une autre raison : le mépris affiché de vos concitoyens qui n’ont pas réussi à trouver ou retrouver un emploi, en les considérant comme des lapins ou des ânes, qu’il faut « prendre par le collier » pour reprendre l’une de vos expressions, ce mépris n’aura qu’un seul effet … la résistance. Les personnes qui n’ont plus rien à perdre … n’ont plus rien à perdre. En les privant de tout, vous leur enlèverez la seule chose qui les retient de résister : la crainte de perdre quelque chose.

Oh, nous n’agitons pas le drapeau rouge de la révolte, ni le phantasme des « classes dangereuses ». Simplement vous plongerez une partie de la population, celle qui ne s’y s’est pas encore résolue, dans une économie de la survie.  Elle y trouvera d’ailleurs peut-être plus de plaisir que devant vos contrôleurs, qui jour après jours, infantilisent et détruisent l’estime de soi des demandeurs d’emploi. Ces personnes que vous renvoyez à la pauvreté s’échapperont en poissons agiles de vos filets (puisque vous aimez les métaphores animales), ils renforceront l’échange social plutôt que l’échange économique, et finalement accentueront encore un autre différentiel, celui qui existe entre une vie choisie et une vie subie. Et ce n’est plus le Nord et le Sud du pays qui feront fracture définitive, mais deux classes sociales : celle inscrite dans l’économie, qui se lève tôt, qui subit la dure loi de la compétitivité, et celle qui, pauvre mais vivante, finira par envoyer la première aux oubliettes.

Permettez-nous de vous suggérer une autre politique, Madame de Coninck. Préoccupez-vous de la santé des travailleurs dans les entreprises, améliorez les conditions de travail des « bas salaires », renforcez la lutte contre le travail au noir … du côté des employeurs, luttez contre la fraude fiscale des grands groupes qui utilisent ces fameux intérêts notionnels en toute légalité formelle (British Petroleum à Anvers, ça vous dit quelque chose : près de 800 millions d’euros de gagnés sur le fisc), interdisez les licenciements qui n’ont d’autres buts que le maintien ou l’accroissement des revenus du capital, contrôlez et réprimez la discrimination, xénophobe ou de genre, à l’emploi et sur les lieux de travail. Vous croyez que c’est une politique de « gauche » ? Peut-être.

Mais c’est la seule politique possible qui préserve les moyens et le sens de la solidarité, le respect de l’Etat envers vos concitoyens et leur désir de vivre ensemble et non les uns contre les autres.

Et laisser les ânes manger les carottes …

 

Voir aussi ➙ Actus et Presse, Débats

Vos réactions (10)

GOHY 2 juin 2012

Plus que 300 signature pour atteindre le chiffre 1000 yeahhhhhhhhh
http://www.avaaz.org/fr/petition/Belgique__STOP_ensemble_contre_les_reformes_du_chomage/?fNRArcb&pv=2
Signez cette pétition, dont les destinataires sont Elio Di Rupo, Monica De Coninck, si vous êtes déjà dans une situation précaire, si vous pensez que vous aussi, un jour, vous pouvez perdre votre emploi, ou si vous pensez tout simplement aux futures générations – NON à tous ces nouveaux pauvres, répartissez mieux les richesses, créez de l’emploi !

Gabi 2 juin 2012

comment garder l’espoir d’une solution favorable aux artistes face à de propos de cette sorte de la part de la Ministre? Smart mène un combat pour nous et je félicite vos actions et votre engagement. Mais en lisant ce que la Ministre a à dire et compte tenu de cette reforme « regressiste » qu’ elle annonce je crains personnellement que notre combat n’a pas d’avenir.

blabli 31 mai 2012

Comment se fait-il que le revenu du travail est taxé à 50% alors que les loyers ne le sont que de manière marginale par un précompte immobilier dérisoire (5%)?Voilà peut-être une piste qui permettrait de combler un déficit au lieu de grappiller, pitoyablement, des allocations, absolument nécessaire à ceux qui les reçoivent . Autre sujet de mécontentement c’est la ponction d’environ 10% qui est faite sur le salaire des intérimaires et qui ne leur est, partiellement restituée sous forme de prime de fin d’année s’il ont travaillés au moins 65 jours comme intérimaire dans l’année.

Benoit Roussel 31 mai 2012

Parlant notamment des « intellos précaires », le problème, c’est que l’ONEm et autres tentent de couler de force des travailleurs dans un système que les employeurs n’alimentent plus. À quand la chasse aux employeurs précaires ?

Fiama 31 mai 2012

Ces mesures vont fragiliser les artistes « précarisés » .Les artistes deviennent un marché au sein duquel ils risquent de devenir un produit qui se mange à toutes les sauces.. , il faut un vrai statut pour les artistes , élaboré par des « gens qui connaissent le terrain ». La valeur du travail d’un artiste se base sur d’autres critères , il faut axer l’information dans se sens..Simplifier l’aspect juridique afin d’encourager les initiatives de la part des entreprises , organisation etc..Je pense qu’on est à l’aube d’un grand changement..Bravo à l’équipe SMART qui fait un merveilleux travail.

Lola 31 mai 2012

Malheureusement les gens qui se lèvent tôt et travaillent comme des acharnés n’arrivent pas non plus à vivre correctement. Ne pointer pas les gens qui travaillent pour survivre car il s’agit bien de subsistance… La vie est extrêmement chère si bien qu’après avoir payé ton loyer, tes charges, tes factures, tes assurances, l’essence… Il ne reste même plus assez pour acheter à manger pour le mois. Les travailleurs sont esclaves et sont victimes très peu de travailleurs vivent bien sachez-le…

Damien 31 mai 2012

Salut,
Vu que le texte semble directement adressé à la Ministre de l’Emploi, lui a-t-il été adressé directement? Ou lui a-t-on fait savoir que ce texte avait été publié à son attention sur le blog?

Je trouve ça chouette que le débat s’élargisse… parce que les réformes ne toucheront pas que les artistes et que c’est sans doute un bon moyen d’unir les forces, de ne pas voir uniquement le problème qui touche directement les membres de smart

d'un goût ou d'un autre 31 mai 2012

Ben à la lecture je trouve pas que c’est une « position » de SMart. c’est un constat … à force de monter les citoyens les uns contre les autres, il y aura fracture. Et je crains que celles et ceux qui laisseront une page dans l’histoire ce seront ceux qui auront privilégier la création de leur vie, l’échange social, la créativité, plutôt que ceux qui font la compèt pour se lever tôt … et vivre une vie d’enfer (regardez la tête des gens qui vont au boulot à 8h du mat. Qui ose encore parler de la réalisation de soi par le travail). Arbeit macht frei ?

Manette 30 mai 2012

Je trouve aussi que c’est bien bellement dit! et puis, un peu d’humanité pour aborder le sujet, en dehors du « pour ou contre », juste l’essentiel… quel agréable bol d’air.

@Jean-Baptiste: d’accord pour la connotation marxiste à l’emploi de « classes sociales », pour le côté jargon, mais de là à déduire que « celle inscrite dans l’économie, qui se lève tôt, qui subit la dure loi de la compétitivité » est une classe sociale riche, il y a un raccourci qui me laisse perplexe ;)
*(à moins que ce ne soit ailleurs dans le texte et que je l’aie zappé?)

Jean-Baptiste Dumont 30 mai 2012

beau texte (la fin un peu trop marxiste à mon goût: « envoyer la classe riche aux oubliettes » etc, je ne me retrouve pas là-dedans et je trouve que Smart (?) (ou qui est l’auteur?) n’a pas à prendre une position politique aussi tranchée, mais bon).
Attention à la faute de syntaxe: « dont on voit bien l’usage que vous en faites » -> « que vous faites »

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